Installez-vous dans votre fauteuil... Cet article est un peu long !

Tout comme le marché boursier, la réalité des Nouvelles Technologies Educatives et leurs efficacités reposent sur la rumeur qui à l’instar des ondes radios diffusent de proche en proche la bonne parole et convertissent formateurs, apprenants et organismes de formation.

Ces rumeurs amplifiées et relayées par les mass média, les discours des politiques, les modèles pédagogiques nouveaux, les discours économiques sur le E-business et la E-Formation et les acteurs de terrain, permettent d’accréditer et de légitimer ces bruits de couloir qui font désormais figure de réalité incontournable.

Loin de reposer sur des études et des évaluations étayées et éprouvées, les « nouvelles » organisations de la formation, reposent sur les croyances et les spéculations hasardeuses quant aux fabuleuses potentialités des NTE et quant aux capacités d’évolution des acteurs et des organismes de formation en place.

Cet article interroge les mythes et les logiques de diffusion et d’intégration des NTE afin de montrer l’existence d’une mythologie programmée. Il repose sur une double analyse, menée de 1996 à 2003, qui a investi d’une part le champ de la littérature traitant des Nouvelles Technologies Educative et d’autre part 44 interviews menés auprès de professionnels intervenant dans des contextes différents : éducation nationale, universités, organismes de formation, entreprises et sociétés spécialisées dans le e-learning.

La mythologie programmée…
La mythologie programmée est un programme coercitif mettant en avant toute une série d’événements, de phénomènes, de personnages et d’objets destinés, par une série d’artifices, à nous faire croire pour nous faire faire, c’est-à-dire à programmer les comportements collectifs et à réduire au silence les voix discordantes et les pratiques hérétiques.

Ainsi, Marc Guillaume qui se réfère explicitement à Barthes, la présence du mythe, ou de la mythologie, dans les sociétés modernes permet de spécifier trois caractéristiques essentielles à la définition du concept de mythologie programmée :
1. Le discours mythique est « récité » à travers les choses et les événements en apparence les plus banals de la quotidienneté ;
2. C’est l’imaginaire collectif qui donne une signification spécifique à ces phénomènes qui sont « choisis par l’histoire » pour exprimer le mythe ;
3. Il existe une multitude de signifiants possibles pour rendre compte du même signifié.

Ainsi, « la mythologie programmée ne se rencontre ni partout ni nulle part. Mais elle investit, selon les nécessités de l’histoire (c’est-à-dire, en d’autres termes, de manière à assurer la cohésion et la reproduction sociales), des événements, des phénomènes, des personnages ou des objets, afin de programmer les comportements collectifs et réduire au silence les voix discordantes ou les pratiques hérétiques. Ainsi, le concept de mythologie programmée vise à repérer en quoi le recours au religieux, c’est-à-dire à une croyance partagée, peut rendre compte de l’adhésion obligatoire à certaines pratiques (incluses dans un programme) qui sont par ailleurs nécessaires à la reproduction du système social. »

D’un point de vue sociologique, le programme alimente – et est à son tour alimenté – par les pratiques sociales qui matérialisent la mémoire collective tout en modifiant en apparence l’ordre fondamental des choses. Celles-ci reproduisent, en effet, paradoxalement le passé tout en anticipant l’avenir sur la base de et conformément aux « principes non choisis de tous les choix. »

De ce point de vue, le concept de programme serait assimilable, à celui de l’habitus de Bourdieu, appréhendé dans sa dimension collective et non pas à l’échelle d’un groupe ou d’une classe. C’est-à-dire un « passé qui survit dans l’actuel et qui tend à se perpétuer dans l’avenir en s’actualisant dans des pratiques structurées selon ses principes… » Le programme en tant qu’habitus, dispose d’un contenu ou de contenus qui sont ceux que l’histoire propose et qui se présentent et se représentent métamorphosés en objets de croyance.


Sa mécanique…
La mythologie programmée se comporte comme une sorte d’interface mettant en rapport l’imaginaire et la réalité.
¨ Dans son habillage imaginaire, elle joue sur les amalgames et les fusions/confusions de genre pour nous faire perdre nos repères. Elle spécule sur les potentialités des techniques et les capacités de changement des acteurs et des organisations pour nous faire rêver. Elle procède à la dévalorisation de l’ancien au profit du nouveau et joue sur l’urgence des changements à entreprendre pour légitimer ces actions. Elle cherche à nous faire croire à la convergence des événements et à la vanité qu’il y aurait à s’opposer à ces derniers. Elle agite nos peurs en mettant en avant l’évanescence des compétences, la concurrence exacerbée, la mondialisation et la précarité des emplois pour fragiliser notre position.

Menant également une véritable opération de séduction pour nous faire adhérer au changement, c’est au nom de la libération de l’individu, de l’avenir, de la modernité, de la rapidité des échanges, de la libération de nos potentiels, au nom de la communication promouvant la transparence, l’égalitarisme et le rapprochement des individus, au nom des projets individuels et de l’autodirection de sa vie et de ses apprentissages, au nom de la société de consommation promouvant le clientélisme, la multiplication des choix individuels, l’hédonisme et le plaisir, au nom des cybermondes invitant au développement des capacités créatrices et cognitives dans des mondes virtuels que les NTE s’imposent à nous.

¨ Dans son habillage réel, elle emprunte des événements, des personnages, des phénomènes et des objets à l’histoire sociale, économique, politique, technologique ou pédagogique, pour légitimer ses actions et insuffler une apparence ou un simulacre de sens, de type fonctionnel, aux pratiques « nouvelles » censées être porteuses d’avenir.

Tout se passe comme si le programme ne se référait à des bribes de mythes que sur le mode formel, afin d’assurer sa légitimité et son efficacité auprès des consciences collectives. En quelque sorte, les lambeaux de mythes servent de prothèse idéologique au programme et les lambeaux empruntés à la réalité viennent crédibiliser et renforcer la nécessité de la mise en place du programme.

C’est donc sous la pression des évolutions sociales, de la croissance exponentielle de la technique ainsi que sous celle de la convergence des discours économiques, médiatiques, sociaux et politiques que la mythologie programmée trouve sa légitimité.

C’est également sous l’égide du chômage, la précarisation des emplois, la mondialisation, le consumérisme, la compétition, l’obsolescence des savoirs, l’avènement de l’âge de l’information, l’individualisme exacerbé qu’elle devient incontournable.

Néanmoins, ces discours ne constituent que l’habillage de la mythologie programmée. Celle-ci prend forme et corps sous l’égide de la société de l’information notamment relayée par le monde politique et économique et les organisations telles que l’OCDE, l’ERT, le G7, qui pour l’occasion, semblent être tombés d’accord et ne nous offrir d’autres perspectives que de rationaliser la formation et nous former tout au long de la vie, c’est-à-dire, en l’absence de reconnaissance des acquis professionnels, exploiter de manière « intelligente et utile » tous les moments libres et inemployés de notre existence.

Son instrumentation…
Ainsi, après nous avoir fait croire, en mettant en avant toute une série d’événements destinée à légitimer les changements, la mythologie programmée met en avant certains objets censés représenter l’avenir et résoudre un ensemble de problèmes qu’elle a elle même soulevés. Les NTE ont alors des allures de Sauveur et sont entourées d’une aura mythique et religieuse. Dans ce flou organisé, ces outils sont alors investis de « vérités » pédagogiques, sociales, économiques, organisationnelles et se présentent dès lors comme des outils incontournables et inéluctables.

S’y attaquer, c’est s’attaquer à l’ensemble des valeurs et des espoirs que la société à investi en elles. Ainsi, en l’absence d’études étayées et éprouvées, et face à la mécanique mise en place par la mythologie programmée, la position des détracteurs est difficile à tenir tant il paraît vain de souffler à contre courant et de s’attaquer à des courants d’air. Pire encore, critiquer les NTE, c’est participer au récit mythique de ces objets fabuleux, c’est alimenter la rumeur et légitimer, par la véhémence des discours, l’importance et l’intérêt que l’on doit accorder aux NTE.

Les détracteurs des NTE font figure de conteurs apocalyptiques, de négativistes, d’intellectuels rétrogrades, d’empêcheurs de tourner en rond, de réactionnaires ou encore d’utopistes quand ce n’est pas le « vous êtes trop vieux ou « trop bête » pour comprendre les enjeux des NTE.

Son sens…
Cette alliance incestueuse, mélangeant mythe et réalité permet d’ouvrir le champ des possibles en mettant en rapport des éléments de programme apparemment incompatibles, ce qui a pour effet d’ouvrir la porte à des catégories « nouvelles » qui paraissaient impensables hier.

Ainsi, coincée entre le mythe et la réalité, la société éducative à l’aune des NTE se voit offrir de nouvelles perspectives et nous propose, sous la caution de l’univers technicien, de mettre en place de nouveaux programmes plus « aptes » à répondre à la nécessité de l’histoire, c’est-à-dire plus « apte » à assurer la cohésion et la reproduction sociale.

Ainsi, dans une sorte d’impératif singulier dicté par la société mondiale de l’information, les lois du marché et la révolution technologique permanente, nous sommes assignés (sous peine de disqualification sociale) à suivre et même à anticiper les évolutions d’un monde en perpétuel mouvement.

Ainsi, peu à peu s'installe l'idée que nos connaissances sont fragiles et que nos compétences peuvent être remises en cause dès demain. Peu à peu, sous la pression du chômage, de la précarité des emplois et de la concurrence exacerbée, s'installe l'idée qu'il faille se former et mettre à jour ses connaissances en permanence. Peu à peu, s'installe l'idée que le temps de travail ne suffit plus pour maintenir sa position dans la société. Peu à peu, l'acceptation de se former ou de travailler sur son temps personnel devient une évidence et une question de survi alors que cette pensée nous paraissait encore saugrenue hier.

Les tenants de la mythologie programmée ont mis en place une logique, une mythologie qui culmine avec la religion du progrès et des Lumières, qui est au cœur de la modernité et de la post-modernité, et de la croyance prométhéenne en l’industrie. Elle a mis en place une logique du mouvement, du changement, de l’autre… Naît des bouleversements profonds de l’organisation économique et sociale, la modernité (s’opposant à la tradition) s’accomplit au niveau des mœurs, des modes de vie, de la quotidienneté, et se répercute dans les systèmes éducatifs et tend à véhiculer les valeurs de la société post-moderne à différents titres : les relations pédagogiques, les modes de production et de diffusion, les modèles pédagogiques, le rôle et l’identité des enseignants et des apprenants, la relation au savoir, au temps et à l’espace,…

Ses conséquences…
Ainsi, par exemple les changements des modes de production, de diffusion et la gestion de la formation liés à l’introduction des NTE tendent à modifier considérablement le rôle des acteurs et des institutions éducatives, et contribuent à les rendre dépendants et captifs de la technique, de la logique économique, des prestataires (fournisseurs de produits éducatifs), des modes de diffusion, de gestion et de production.

Ils conduisent à une nouvelle redéfinition/réactualisation de l’organisation du travail, des objectifs de formation (plus concrets, plus opérationnels, plus courts et asservis à la logique économique et entrepreneuriale), des contenus véhiculés, du temps, de l’espace, de la relation pédagogique, …

Cette rédéfinition/réactualisation de la société éducative vouée à la logique servuctrice des apprenants consommateurs, à la logique ultra-libérale, à la rationalisation, à la technique, à l’industrialisation de la formation et au consumérisme, tend à faire fi des résistances sociales, psychologiques, économiques, techniques, organisationnelles, logistiques et pédagogiques. Elle tend à aplanir les problèmes et à considérer l’objet éducatif comme une entité uniforme soumise aux mêmes contraintes politiques, sociales et économiques, rejetant ainsi les particularités des secteurs, des contextes, des savoirs enseignés et des objectifs de formation.

Sa résistance : l’anti-mythologie programmée
Cependant, dans sa fuite en avant, la logique propagandiste instillée par la mythologie programmée ne peut faire abstraction de la réalité qui s’obstine inlassablement à résister à son programme et qui tend à égratigner son vernis mythique.

Face aux discours développés par les tenants du changement et des NTE, un anti-discours se développe cherchant à endiguer et à freiner les ardeurs des tenants d’une mythologie programmée s’ingéniant à nous faire croire à l’avènement d’un nouvel ordre pédagogique organisé autour de l’avènement et l’intégration des NTE. Malgré l’aspect coercitif de la mythologie programmée, certains intellectuels, pédagogues, sociologues et philosophes tentent de se faire entendre dans le vacarme assourdissant de la montée en puissance d’une machinerie industrielle, techniciste et ultra-libérale de la formation. En voici quelques extraits…

Ses risques : intégration aveugle des NTE
Pour les détracteurs de la mythologie programmée, l’adaptation aux changements est proche de l’aliénation si dans la perspective de l’intégration des NTE on balaie toute forme de résistance psychosociale et toute résistance au changement des acteurs intervenant dans les systèmes éducatifs.

L’adaptation est proche de l’aliénation si le processus de rationalisation de la société éducative vient court-circuiter le politique et marquer du sceau du court terme, de la compétition et du pragmatisme tous les programmes de formation.

L’adaptation est proche de l’aliénation si, sous couvert de mondialisation, de changement de société et d’adaptation, on fragilise la position des acteurs, on augmente la peur de l’échec et l’on nous impose, non pas une formation tout au long de la vie, mais l’exploitation tout au long de la vie des moments libres de notre existence.

L’adaptation est proche de l’aliénation si, sous couvert de transparence généralisée, on en vient à éradiquer tout espace privé formant parenthèse entre nous et la société, l’entreprise et la formation.

L’adaptation est proche de l’aliénation si, l’individualisation des parcours et des formations rejette la responsabilité des échecs sur les acteurs pour lesquels la formation était censée s’adapter au départ.

L’adaptation est proche de l’aliénation si la définition de la société auto-éducative se confond avec le libéralisme économique et la société du self-service.

L’adaptation est proche de l’aliénation, si le consumérisme éducatif, sous la caution du plaisir, du jeu et de la libération de l’individu, en vient à éradiquer les temps nécessaires aux apprentissages et réduire l’acte de formation à une pulsion libidineuse.

L’adaptation est proche de l’aliénation, si sous la caution de l’univers technicien, on en vient, par une automatisation et une rationalisation excessive, à créer une machinerie industrielle auto-suffisante vivant de ses propres dynamiques internes au détriment de toute médiation et intervention humaine.

Et finalement, l’adaptation est proche de l’aliénation, si les NTE sous couvert de liberté et de création, en vient à dénier le passé et l’expérience accumulée, en vient à supprimer toute référence physique et tout corps intermédiaire (écoles, formateurs, apprenants, institutions) donnant sens et corps à la formation.

Sa dialectique et ses rapports de force…
L’évolution de la société éducative s’inscrit dans une dialectique permanente entre des forces contradictoires revendiquant chacune une vision différente de la formation.

D’un côté, une mythologie programmée ayant les attributs du pouvoir (légitimation économique et politique), les marges de manœuvre pour l’exercer, la consistance pour perdurer, la visibilité sociale suffisante pour se diffuser et les grandes lignes de l’histoire sociale et économique pour se légitimer, et d’un autre côté, une anti-mythologie programmée tout aussi consistante mais qui n’a que peu de tribune et de marges de manœuvre pour imposer une autre vision de la formation et de l’intégration des NTE.

Si vous désirez en savoir davantage, téléchargez la thèse de votre serviteur.
Vous pouvez aussi écouter les émissions (de votre serviteur) "Radio Cyber monde" sur Radio-Cyber FM en voix de synthèse (plutôt ludiques mais de la même veine...)... Si vous ne disposez pas de la voix de synthèse sur votre ordi, il faut télécharger et installer deux logiciels gratuitement (je vous le conseille, ça en vaut la peine ! En plus vous pourrez lire tous vos pdf grâce à cette voix de synthèse !!).

N'hésitez pas à réagir à cet article... J'en serais très heureux.

Bon voyage !